LARD BEDAINE: LA RÉSURRECTION DES ‘BEAUTIFUL FREAKS’

ou : Comment une gang de flyés qui chantaient en anglais au cœur du Montréal français ont prouvé que le rock and roll, ça meurt pas

par Lubin Bisson (avec toutes mes excuses à Lester Bangs) Ancien spin-doctor du Montreal Mirror, HOUR Magazine et VOIR

Laissez-moi vous jaser du rock'n'roll à Montréal dans les années 80 et 90.

Toute cette scène musicale magnifique, en sueur, bilingue, chargée à bloc politiquement, désespérément vivante, bourdonnait en français, merci beaucoup — ce qui était juste, correct et beau en maudit — mais quelque part en marge, quelque part sur une affiche punchée au mur au fond d'un club de la rue Saint-Laurent, ou de l'avenue du Parc, ou de la Mecque locale qu'était, et qui est toujours, Les Foufounes Électriques, il y avait un nom. Lard Bedaine.

Jean-Noël Bodo et son groupe, chantant en anglais en plein milieu d'une foule de punks francophones et de poètes post-new wave.

Je ne les ai jamais vus en concert.

Je veux le confesser là, comme un gars qui avoue un péché qu’il traîne depuis longtemps.

Je connaissais le nom.

J'avais arpenté les réseaux et les rues pour le Montreal Mirror, pour VOIR, pour HOUR Magazine — la sainte trinité de la presse alternative montréalaise — et leur nom était toujours là, comme une rumeur d'incendie, planté parmi les annonces de shows à venir dans les salles où je me pointais, à la recherche de pubs, à faire le travail quotidien du marketing musical et de la vente aux médias qui gardait ces journaux en vie et documentait la scène.

Lard Bedaine. Bientôt. En show jeudi. À ne pas manquer.

Pis je les manquais pareil.

Plus tard, à CIBL 101,5 FM — la radio alternative urbaine de Montréal, la station qui s'en câlissait vraiment, dans le bon sens du terme — je m'asseyais avec le directeur des programmes et les DJ qui montaient les palmarès de la semaine, et on avait la conversation.

Vous voyez c'que je veux dire.

Le palmarès, c'est en français.

C'est les règles.

Lard Bedaine chante en anglais.

On passe leurs tounes, mais on peut pas les classer.

Ils comptent pas.

Et j'acquiesçais, parce que je comprenais la logique réglementaire, tout en sentant, quelque part au fond du chest, la douleur sourde d'une injustice.

Parce que la musique, elle, était bien là.

Le monde écoutait.

Les clubs se remplissaient.

Mais les palmarès — ces palmarès froids, institutionnels — pouvaient pas les voir.

Pis en plus, avec leur « nom français », métaphoriquement parlant, ils auraient aussi bien pu se mettre à errer quarante ans dans le désert, en ce qui concernait la radio anglophone.

C'est ça, le rock and roll, dans le fond.

Ce qui passe entre les mailles du filet des palmarès officiels.

Le groupe qui apparaît pas dans les chiffriers.

La fréquence que la radio arrive pas tout à fait à capter — pas parce qu'elle émet pas, mais parce que le cadran a jamais été calibré pour elle.

Lester Bangs avait compris ça. (Googlez-le, ça vaut la peine.)

Bangs savait que le meilleur rock'n'roll, c'était toujours celui qui se passait dans les recoins — le Velvet Underground qui jouait devant personne, les Stooges qui se faisaient pitcher des bouteilles, les Ramones qui lâchaient leur salut à trois accords devant trente personnes désorientées dans un bar de motards.

La musique que l'industrie sait pas quoi faire avec, c'est généralement celle qui compte le plus.

Lard Bedaine, cette magnifique anomalie anglophone de Jean-Noël Bodo au coeur du Montréal francophone, c'était exactement ce genre de musique-là.

Catégoriquement inclassable. Obstinément eux autres mêmes.

On est en 2026.

Un premier album. « Jamais sorti. » Jusqu'à asteure.

Tiré des bandes analogiques des années 90 et amené dans le numérique d'aujourd'hui — quelques overdubs en chemin, rien de plus — ce qui veut dire que ce qui n'existait qu'en rumeur a enfin pris corps.

L'ancienne histoire a été effacée du web pour faire place à un nouveau chapitre, ce qui est soit un acte d'audace créative, soit la chose la plus punk rock que j'ai entendue de toute l'année — probablement les deux.

Le punk est pas mort. Il l'a jamais été.

Il se fait juste discret des fois, attend en marge, attend sur le mur des affiches, attend le moment où le bruit devient trop fort et où la seule réponse, c'est de pogner une guitare et de prouver que brûler, c'est mieux que rouiller.

Jean-Noël Bodo brûle depuis trente ans.

Il vient juste de monter le volume de son ampli.

Il y a plus que ce qu'on voit à première vue. Il y en a toujours eu.

Bienvenue enfin, Lard Bedaine. Mieux vaut tard que jamais — mais honnêtement, ça valait la peine d'attendre.

Les palmarès sauront probablement encore pas quoi faire de toi. Parfait.

Lubin Bisson

Ancien spin-doctor du Montreal Mirror, HOUR Magazine et VOIR